La première fois que j’ai entendu parler de mycothérapie, l’art de se soigner par les champignons, je dois vous avouer que j’ai été sceptique.

Hippothérapie, musicothérapie, cryothérapie, je sais que, de nos jours, tout est bon pour prendre soin de soi. Et cette diversification des approches thérapeutiques est un grand progrès.

Mais, de là à transformer nos champignons de Paris ou même les girolles de ma mère en médecine, j’avais du mal à y croire. Sans compter que, dans mes souvenirs d’enfants, les champignons sont plutôt associés aux potions des sorcières qu’aux remèdes des druides.

Je me suis renseigné, j’ai fait mon travail, et j’ai réalisé que ma réticence initiale était liée à deux malentendus.

  1. Quand il s’agit de se soigner, on ne parle pas de n’importe quels champignons, mais de certains spécimens bien identifiés, et pas ceux que vous trouvez dans votre assiette à la brasserie du coin.
  2. Les champignons constituent une classe végétale (ou animale, certains spécialistes en débattent encore) tout à fait à part et jouent un rôle très important sur notre terre. Cela explique pourquoi certains d’entre eux ont développé des pouvoirs thérapeutiques remarquables.

Une classe botanique à part, apparue au tout début de la vie sur terre

Les champignons constituent une des formes de vie les plus anciennes sur terre.

Ils sont apparus il y a près d’un milliard d’années et se sont très tôt spécialisés dans une activité singulière : la décomposition et le recyclage des débris végétaux (puis, plus tard, d’animaux).

Sans eux, la terre serait stérile depuis des millions d’années, recouverte par des centaines de mètres d’épaisseur de déchets organiques accumulés.

Sans oublier que, en décomposant les végétaux, les champignons remettent en circulation le gaz carbonique capturé par les plantes, sans lequel, à nouveau, la vie ne serait pas possible sur terre. Car, si aujourd’hui nous souffrons d’un excès de gaz carbonique, pendant des millions d’années, la planète en a plutôt manqué. Bref, les champignons nous ont sauvés deux fois de l’extinction (ou plutôt de la non apparition) !

Ceci, et bien d’autres choses surprenantes, je l’ai appris dans le livre passionnant de François le Tacon, L’Odyssée des champignons, que je vous recommande.

Des champignons éternels, inoxydables et hyper concentrés

Les champignons ne pratiquent pas la photosynthèse comme les plantes.

Pour vivre, ils dégradent chimiquement et absorbent des organismes vivants ou morts à partir desquels, littéralement, ils poussent.

Une grande majorité des champignons vivent en symbiose avec une autre plante, généralement un arbre. Leur association est mutuellement bénéfique : le champignon transmet à la plante des micro-éléments dont elle a besoin, comme le phosphore ou l’azote, et reçoit en échange des sucres ou d’autres produits de la photosynthèse.

Résultat de cette mise en binôme : il y aurait, selon les spécialistes, plus de 5 millions d’espèces de champignons sur terre, la plupart encore non répertoriées.

Mais quel est le rapport entre cette (très) brève histoire de l’évolution des plantes et leurs vertus thérapeutiques ?

Cette histoire a deux conséquences :

  1. Tant qu’ils ont à manger, les champignons sont quasiment éternels. Le mycélium, la partie souterraine du champignon, peut survivre plusieurs milliers d’années. Pas plus loin qu’en Suisse, on a identifié, dans le parc national des Grisons, un Armillaria Ostoyae vieux d’au moins mille ans et s’étendant sur près de 37 hectares au milieu de pinèdes ! Et s’ils ont une telle longévité, c’est parce qu’ils sont hyper résistants. Étant des fossoyeurs, ils ont appris à ne pas être fossoyés. Autrement dit, rien n’est plus résistant aux champignons qu’un autre champignon. Et aucun végétal ou animal ne se nourrit du mycélium.
  2. Les champignons sont des concentrés de principes actifs, un peu comme des huiles essentielles. En se spécialisant dans la relation avec un végétal, et en se nourrissant presque exclusivement à partir de de celui-ci, les champignons développent une composition chimique souvent peu diversifiée, dominée par quelques molécules surconcentrées.

En vertu de ces deux caractéristiques, certains – pas tous ! – sont pour ainsi dire des pures pépites de vitalité.

Mais cette manière de parler n’est pas très scientifique. Mieux vaut vous donner quelques exemples, et partager ce que les chercheurs en disent.

Le reishi, un concentré de force et de résistance venu d’Asie

Commençons par le champignon qui est sans doute le mieux connu dans le domaine des soins, surnommé par les chinois le champignon de l’immortalité : le reishi – Ganoderma lucidum.

C’est un champignon dit ligneux, c’est-à-dire qu’il pousse sur un arbre.

Il ne vous viendrait pas à l’idée de le ramasser pour une omelette : sec, dur, jaune orangé et rouge, il forme des demi disques entre la base du tronc et une hauteur d’un mètre.

Son effet le plus spectaculaire, et selon un mécanisme encore inexpliqué, est qu’il protège et favorise le développement des globules blancs. La pierre angulaire de notre système immunitaire, rien que ça ! D’où son usage prometteur dans la lutte contre le cancer ou contre les effets secondaires de nombreux traitements chimiothérapeutiques ou radiologiques.

Son effet a été démontré par exemple pour des patients souffrant de cancer colorectal ou de cancer de la prostate.

Dans des tests in vitro, on a démontré la capacité d’extraits de reishi à détruire des cellules malignes de cancer du sein ou du col de l’utérus. Mais, attention, aucune étude ne recommande d’utiliser le reishi comme traitement principal contre le cancer.

En revanche, ses bénéfices pour lutter contre les effets secondaires de certains traitements ou pour améliorer la qualité de vie des patients sont avérés.

Par exemple, une amélioration de la santé générale et de la santé mentale, avec moins de fatigue, d’anxiété, de symptômes de dépression, a été observée chez des patientes atteintes d’un cancer du sein recevant des thérapies endocriniennes et des extraits de reishi en complément. De manière plus générale, des études ont mis en évidence le potentiel du reishi contre l’épuisement, la neurasthénie et un effet anti fatigue.

Bref, c’est un boosteur d’énergie.

Le chaga : un anti-inflammatoire puissant venu du froid

Le chaga – Inonotus obliquus – risque encore moins de finir dans vos assiettes.

Il a l’aspect d’une excroissance noirâtre, informe, qu’on trouve à mi hauteur des abres des régions froides (Canada, steppes de Sibérie) le plus souvent sur des bouleaux. Son intérieur est orange et mou. Il est depuis toujours utilisé par les communautés autochtones des régions boréales en infusion ou en macération pour traiter les infections virales.

C’est en favorisant la formation de cytokines, ces protéines qui participent à la régulation du système immunitaire, que le chaga améliore la résistance aux bactéries et aux virus, comme cela a été démontré dans plusieurs études in vitro ou sur des souris. Son effet pour lutter contre des inflammations intestinales tel que des colites a également été validé sur cet animal.

Comme le reishi, le chaga fait l’objet de nombreuses recherches concernant son utilisation dans le traitement et la prévention du cancer.

Il semble avoir le potentiel de ralentir la vitesse de croissance des tumeurs – ce résultat a été observé sur des souris mais seulement in vitro pour des cellules humaines. Dans ce cas, des résultats ont été observés avec des cellules cancéreuses du poumon, du sein, de la prostate et du côlon. L’effet anticancéreux du chaga serait dû à sa teneur élevée en antioxydants, notamment le triterpène, qui protègent les cellules des dommages causés par les radicaux libres.

Cordyceps : le moins sexy des aphrodisiaques

Je ne résiste pas enfin au plaisir de vous parler du cordyceps, ce champignon mangeur de cadavre en forme de plumeau orange vif.

Il pousse en général sur les dépouilles d’insectes et les larves (pour tout vous dire, il peut même commencer à pousser de leur vivant). Il fait partie de la pharmacopée traditionnelle chinoise pour soutenir l’effort physique, le foie mais aussi améliorer la fertilité et la libido.

Son impact sur la performance physique est lié à sa capacité à augmenter la production d’ATP, cette molécule qui transporte l’énergie jusqu’à nos muscles.

Des études réalisés auprès de jeunes sportifs ont montré que non seulement la performance musculaire était améliorée par le cordyceps, mais aussi la réparation musculaire après l’effort.

Cet effet réparateur est probablement lié à la forte concentration de polyphénols, qui sont des agents antioxydants puissants, que vous trouvez aussi dans les baies rouges notamment. A nouveau, ce potentiel de protection cellulaire fait l’objet de nombreuses recherches s’agissant du cancer.

Comme le chaga, le cordyceps semble avoir le pouvoir de ralentir la croissance des tumeurs, avec des test in vitro concluants pour la destruction des cellules de cancer chez l’humain, pour le colon, les lymphomes, les cancers du poumon et du foie .

Cette capacité des champignons à inhiber les cellules cancéreuses est encore mal comprise et a peut être à voir avec leur relation avec leurs hôtes. Comme il est de leur intérêt de protéger ceux-ci, peut-être ont-ils développé des propriétés leur permettant de les protéger contre des agressions internes comme des cancers.

Vous l’aurez compris, c’est en tout cas un domaine ou la recherche est extrêmement active.

Pour conclure sur le cordyceps, s’agissant de l’effet sur la libido, au risque de vous décevoir, les études scientifiques ne sont pas concluantes, mais rien n’interdit d’y croire !

Un domaine passionnant, mais qui demande des connaissances

Si vous êtes tentés par la mycothérapie, ne vous lancez pas tout seul en forêt avec votre panier en osier. Les champignons ont la capacité de concentrer les toxines et il en existe autant de dangereux que de salutaires.

Si vous entrez en contact avec un mycothérapeuthe, assurez-vous qu’il est aussi diplômé d’une autre spécialité médicale, car il n’existe pas de qualification officielle en France.

C’est plus probablement la mycothérapie qui viendra à vous.

Ne soyez pas surpris si vous découvrez des extraits de champignons dans des boissons énergisantes, des crèmes anti-âges, ou des compléments alimentaires. Certains champignons se prêtent à la culture (comme le reishi, littéralement semé sur des billes de bois d’érable) et font donc de plus en plus souvent leur apparition dans la composition de divers soins.

En attendant d’être adaptés bientôt, espérons-le, dans des traitements anticancéreux primaires ou adjuvants.

Prenez soin de vous,

Votre correspondant, Léopold Boileau

*********************

Sources :

  1. https://www.science.org/doi/10.1126/sciadv.aax7599
  2. https://www.quae.com/produit/1596/9782759230549/l-odyssee-des-champignons
  3. https://www.cbc.ca/natureofthings/features/fungi-are-responsible-for-life-on-land-as-we-know-it
  4. https://www.letemps.ch/sciences/limpressionnant-champignon-vieux-mille-ans?srsltid=AfmBOood9Q0zCp4HkATssGTJiC91o1GbvK9Hs4MLYmhO6mY93XMm-CVD
  5. Cheng CH, Leung AY, Chen CF. The effects of two different ganoderma species (Lingzhi) on gene expression in human monocytic THP-1 cells. Nutr Cancer. 2010;62(5):648-58. https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/20574926/
  6. Chen X, Hu ZP, Yang XX, Huang M, Gao Y, Tang W, Chan SY, Dai X, Ye J, Ho PC, Duan W, Yang HY, Zhu YZ, Zhou SF. Monitoring of immune responses to a herbal immuno-modulator in patients with advanced colorectal cancer. Int Immunopharmacol. 2006 Mar;6(3):499-508. doi: 10.1016/j.intimp.2005.08.026. Epub 2005 Sep 15. PMID: 16428086.
  7. Jiang J, Slivova V, Valachovicova T, Harvey K, Sliva D. Ganoderma lucidum inhibits proliferation and induces apoptosis in human prostate cancer cells PC-3. Int J Oncol. 2004 May;24(5):1093-9. PMID: 15067330.
  8. Jiao C, Chen W, Tan X, Liang H, Li J, Yun H, He C, Chen J, Ma X, Xie Y, Yang BB. Ganoderma lucidum spore oil induces apoptosis of breast cancer cells in vitro and in vivo by activating caspase-3 and caspase-9. J Ethnopharmacol. 2020 Jan 30;247:112256. https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/31586690/
  9. Jin H, Song C, Zhao Z, Zhou G. Ganoderma Lucidum Polysaccharide, an Extract from Ganoderma Lucidum, Exerts Suppressive Effect on Cervical Cancer Cell Malignancy through Mitigating Epithelial-Mesenchymal and JAK/STAT5 Signaling Pathway. Pharmacology. 2020;105(7-8):461-470. https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/31995806/
  10. Jin X, Ruiz Beguerie J, Sze DM, Chan GC. Ganoderma lucidum (Reishi mushroom) for cancer treatment. Cochrane Database Syst Rev. 2016 Apr 5;4(4):CD007731. https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/27045603/
  11. Zhao H, Zhang Q, Zhao L, Huang X, Wang J, Kang X. Spore Powder of Ganoderma lucidum Improves Cancer-Related Fatigue in Breast Cancer Patients Undergoing Endocrine Therapy: A Pilot Clinical Trial. Evid Based Complement Alternat Med. 2012;2012:809614. https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/22203880/
  12. Tang W, Gao Y, Chen G, Gao H, Dai X, Ye J, Chan E, Huang M, Zhou S. A randomized, double-blind and placebo-controlled study of a Ganoderma lucidum polysaccharide extract in neurasthenia. J Med Food. 2005 Spring;8(1):53-8. https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/15857210/
  13. Kim YR. Immunomodulatory Activity of the Water Extract from Medicinal Mushroom Inonotus obliquus. Mycobiology. 2005 Sep;33(3):158-62. doi: 10.4489/MYCO.2005.33.3.158. Epub 2005 Sep 30. PMID: 24049493; PMCID: PMC3774877
  14. Mishra SK, Kang Lee SH, Hwang HS, Yun JW. Antitumor activity of water extract of a mushroom, Inonotus obliquus, against HT-29 human colon cancer cells. Phytother Res. 2009 Dec;23(12):1784-9. doi: 10.1002/ptr.2836. PMID: 19367670.JH, Kim DK, Oh SH, Kim MK. Orally administered aqueous extract of Inonotus obliquus ameliorates acute inflammation in dextran sulfate sodium (DSS)-induced colitis in mice. J Ethnopharmacol. 2012 Sep 28;143(2):524-32. https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/22819687/
  15. Zhao F, Xia G, Chen L, Zhao J, Xie Z, Qiu F, Han G. Chemical constituents from Inonotus obliquus and their antitumor activities. J Nat Med. 2016 Oct;70(4):721-30. https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/27180084/
  16. Lee SH, Hwang HS, Yun JW. Antitumor activity of water extract of a mushroom, Inonotus obliquus, against HT-29 human colon cancer cells. Phytother Res. 2009 Dec;23(12):1784-9. https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/19367670/
  17. Chung MJ, Chung CK, Jeong Y, Ham SS. Anticancer activity of subfractions containing pure compounds of Chaga mushroom (Inonotus obliquus) extract in human cancer cells and in Balbc/c mice bearing Sarcoma-180 cells. Nutr Res Pract. 2010 Jun;4(3):177-82. https://www.chagapure.com/chaga-researches-in-cancer-treatment
  18. Choi E, Oh J, Sung GH. Beneficial Effect of Cordyceps militaris on Exercise Performance via Promoting Cellular Energy Production. Mycobiology. 2020 Nov 9;48(6):512-517. https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/33312018/
  19. https://pubs.rsc.org/en/content/articlehtml/2024/fo/d3fo03770c
  20. Jo E, Jang HJ, Shen L, Yang KE, Jang MS, Huh YH, Yoo HS, Park J, Jang IS, Park SJ. Cordyceps militaris Exerts Anticancer Effect on Non-Small Cell Lung Cancer by Inhibiting Hedgehog Signaling via Suppression of TCTN3. Integr Cancer Ther. 2020 Jan-Dec;19:1534735420923756.https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC7265736/
  21. Guo Z, Chen W, Dai G, Huang Y. Cordycepin suppresses the migration and invasion of human liver cancer cells by downregulating the expression of CXCR4. Int J Mol Med. 2020 Jan;45(1):141-150. https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/31746344/