Une plage de sable fin, sous les cocotiers, au clair de lune, mais entièrement BLEUE. Vous n’avez pas vu les photos, ici ou là ? Ce phénomène étonnant, et selon certains, magnifique, est dû à la prolifération de l’algue Noctiluca scintillans qui dans certaines conditions devient phosphorescente. Lorsqu’elle prolifère dans des eaux peu profondes, ou même posée à la surface de la plage, elle illumine la nuit… et asphyxie les poissons.
Ce phénomène d’invasion par une algue bleue est comparable à celui qu’on observe périodiquement en Bretagne (et ailleurs) avec les fameuses marées vertes[1]. Épisodiquement, la quantité d’algues vertes (il s’agit en général de l’espèce Ulva lactuca) explose lorsque la teneur en azote (dont elles se nourrissent) de l’eau de mer du littoral dépasse un seuil. Cette augmentation de la teneur d’azote est liée au lavage des sols agricoles et aux déjections des élevages porcins. Ces marées vertes se multiplient depuis les années 60, et comme pour les plages bleues, ces phénomènes sont mortifères pour les autres espèces végétales ou animales : les algues envahissent littéralement tout l’espace et consomment tout l’oxygène.
Les algues bretonnes sont doublement tueuses puisque leur décomposition produit d’importantes quantités d’hydrogène sulfuré, un gaz hautement toxique qui a été jugé responsable de la mort d’un joggeur en 2016[2]. Mais cette capacité des algues à se multiplier brutalement et à tout envahir lorsque les conditions leur sont favorables, quitte à tout consommer et tout asphyxier autour d’elles, intéresse aujourd’hui grandement les chercheurs. Il s’avère que cette aptitude à la prolifération pourrait constituer une arme décisive contre le cancer.
LE PLUS VIEIL ORGANISME VÉGÉTAL SUR TERRE
Mais d’abord, qu’est-ce qu’une algue ?
Pour faire simple, sont considérés comme des algues tous les organismes végétaux vivant dans l’eau (eau de mer ou eau douce) et ayant la capacité à produire de l’oxygène (elles font comme les autres plantes, grâce à la chlorophylle). Selon les estimations, le nombre d’espèces d’algues varie entre 30 000 et un million. Il y a une diversité infinie entre toutes ces espèces. Certaines algues sont unicellulaires, d’autres dites macroalgues sont de grande taille, comme les algues marines, qui se développent en grandes structures complexes comme des filaments ou des lames qui font parfois plusieurs mètres de long.
Une autre caractéristique qu’elles ont en commun est d’être increvables ! Les algues sont un groupe de plantes primitif, le plus ancien en existence continue sur la Terre, soit depuis 3,5 milliards d’années. Elles ont résisté à tous les bouleversements géologiques et climatiques. Leur ancienneté, leur aptitude à supporter les évolutions constantes du milieu aquatique et leur exposition, mais aussi à utiliser l’infinie diversité des composants et des organismes présents dans l’eau, leur mobilité… toutes ces caractéristiques témoignent d’une capacité d’adaptation extrême qui inclut le pouvoir de capter les ressources, dès qu’il y en a, y compris en éliminant tout ce qui se trouve autour.
C’est cette capacité qui intéresse aujourd’hui les chercheurs sur le cancer.
L’APOPTOSE OU COMMENT SE DÉBARRASSER DE SON VOISIN SANS EFFORT
Apoptose est un mot savant, compliqué, mais qui désigne un phénomène très simple quoique mystérieux : le fait de provoquer le suicide d’une cellule (en termes scientifiques : la mort cellulaire programmée). L’apoptose est un processus naturel qui permet à l’organisme d’éliminer les cellules endommagées ou anormales sans causer d’inflammation, c’est-à-dire sans libérer de contenu cellulaire à l’extérieur (par opposition à la nécrose). Notre organisme (oui le vôtre, le mien) pratique l’apoptose : c’est son mode de nettoyage cellulaire.
Mais les algues semblent le pratiquer à haute dose, et de façon continue. Et ça peut se transférer au voisin !
Comment les algues agissent-elles sur l’apoptose ? Certains composés présents dans les algues semblent être capables de provoquer l’apoptose dans des cellules anormales. C’est le cas notamment de la phycocyanine, une protéine bleue à l’origine de la couleur de certaines algues, comme celles de la plage. D’ailleurs, elle est utilisée comme colorant naturel dans bien des aliments.
La phycocyanine est loin d’être une inconnue. C’est le principal composant actif contenu dans la spiruline (d’où la couleur bleutée/verdâtre de celle-ci). Si vous voulez en savoir plus sur les nombreux bienfaits de la spiruline, mais aussi ses risques, vous pouvez regarder ici. Mais le pouvoir de régulation cellulaire de la phycocyanine est un champ de recherche nouveau. Comment ça fonctionne ?
DEUX MÉCANISMES DIFFÉRENTS POUR UNE EFFICACITÉ MAXIMALE
La phycocyanine semble agir de deux manières :
- elle endommage la membrane cellulaire, ce qui perturbe le fonctionnement de la cellule et conduit à sa mort.
- elle active les voies de signalisation dites pro-apoptotiques (c’est-à-dire qui favorisent l’apoptose). En simulant l’action d’enzymes du corps, elle envoie le message à la cellule de se détruire, comme si l’ordre venait de l’organisme lui-même.
Les études réalisées jusqu’à présent sont essentiellement in vitro (sur des souches de cellules cancéreuses, dans des laboratoires), mais sont prometteuses. Par exemple, une étude réalisée en 2021 par deux universités allemandes (celles de Brandenburg et de Potsdam)[3], se conclut ainsi :
« Les données indiquent que la phycocyanine pourrait être considérée comme un médicament sûr pour réduire ou inhiber la croissance des cellules tumorales. L’association avec d’autres médicaments anticancéreux et/ou la radiothérapie pourrait permettre de réduire la dose efficace des médicaments anticancéreux existants, ce qui minimiserait les effets secondaires liés à la dose et améliorerait le résultat thérapeutique. »
Comme souvent en matière de recherche sur le cancer, le pourquoi demeure un mystère. Pourquoi la phycocyanine provoque l’apoptose uniquement pour les cellules cancéreuses (et heureusement pas pour les cellules saines du corps), on ne le comprend pas encore :
« La raison pour laquelle la phycocyanine est toxique pour les cellules tumorales, mais non toxique pour les cellules non malignes reste obscure et fait l’objet de nombreux débats. »
Plus étonnant, dans la foulée les chercheurs se sont intéressés à d’autres substances contenues dans d’autres types d’algues… et ont découvert les mêmes propriétés anti-tumorales.
Les fucoïdanes, provenant des algues brunes, les carraghénanes contenus dans les algues rouges et les ulvanes qu’on trouve dans les algues vertes, sont parmi les composés les plus étudiés. Leurs mécanismes d’action incluent également l’induction de l’apoptose, mais aussi l’inhibition de l’angiogenèse. Ce terme désigne la fabrication de nouveaux vaisseaux sanguins à l’intérieur du corps. C’est un processus essentiel au développement des cancers. Sans angiogenèse, la tumeur cancéreuse ne peut pas grandir. (Car oui, les tumeurs fabriquent leur propre réseau sanguin dans notre corps !).
DES RÉSULTATS PROMETTEURS, MAIS PAS ENCORE DE TRAITEMENTS
Pour certaines de ces substances, des essais in vivo (sur des animaux, mais pas encore des essais cliniques sur l’Homme) ont déjà eu lieu.
- Chez la souris, les fucoïdanes ont démontré des effets antiprolifératifs sur quatre types de cancers (sein, poumon, côlon, leucémie)[4].
- Les carraghénanes semblent avoir des effets inhibiteurs sur les cellules cancéreuses, notamment dans le cas du cancer colorectal[5].
- Les ulvanes ont montré des effets antiprolifératifs et anti-métastatiques, notamment contre la leucémie[6].
MAIS LES ALGUES ONT D’AUTRES POUVOIRS CONTRE LE CANCER
Une toute autre approche fait également appel aux algues : la livraison de médicaments anticancéreux précisément aux cellules cancéreuses visées. Dit en termes scientifiques : des nanoparticules d’algues sont utilisées comme vecteurs pour la livraison ciblée de thérapies. Ces nanoparticules offrent une libération contrôlée des agents thérapeutiques, ce qui permet de réduire les effets secondaires et d’améliorer l’efficacité du traitement. Comme les algues sont biocompatibles (c’est-à-dire qu’elles sont bien tolérées par l’organisme), les particules d’algues sont en général bien supportées, ce qui réduit d’autant la toxicité de ce mode d’administration.
Une première application concrète : en 2024[7], des chercheurs de l’Université de Californie ont développé des micro-robots composés d’algues et de nanoparticules capables de transporter des médicaments anticancéreux directement vers les tumeurs chez la souris. Les molécules thérapeutiques sont fixées à la surface d’une algue verte microscopique (oui quasiment une à une, cela paraît incroyable), et administrées dans la trachée. Ensuite les algues nagent, comme elles ont l’habitude de le faire, au travers des fluides corporels, ce qui permet au médicament d’être répandu partout dans les poumons.
Mais on peut aussi faire l’inverse. Comme le démontrent les chercheurs du laboratoire BCBS (Biotechnologies et Chimie des Bioressources pour la Santé) à l’Université de La Rochelle. À savoir, viser avec des algues des protéines qui sont favorables au développement des tumeurs, en l’occurrence, l’héparanase, molécule clé dans le développement des vaisseaux sanguins nourrissant une tumeur (oui ! La fameuse angiogenèse). « Pour la bloquer, on extrait les molécules des algues rouges, brunes ou vertes, on les transforme pour les rendre bioactives, et le résultat donne des sucres complexes potentiellement efficaces » explique Thierry Maugard, professeur de biochimie[8].
Autre approche, une start-up installée au sein de l’Université de Rouen-Normandie, Alga Biologics, développe une plateforme de bioproduction d’anticorps à partir de microalgues[9]. En modifiant la microalgue Phaeodactylum tricornutum, les chercheurs sont parvenus à produire quatre anticorps humains afin de stimuler le système immunitaire des patients pour mieux combattre certains cancers.
Bref, grâce notamment aux progrès en matière de nanotechnologies, les algues apparaissent aujourd’hui comme une formidable boîte à outils pour attaquer de multiples manières les cellules cancéreuses et les processus de développement des tumeurs.
EN MANGER POUR LE PLAISIR OU LA SANTÉ
Attention, comme je l’ai souligné, toutes ces approches thérapeutiques sont au stade expérimental et rien ne permet de penser que consommer des algues, sous quelque forme que ce soit, a spontanément un effet sur le cancer. En revanche, leurs bienfaits sont bien connus, sans parler de leur richesse gustative.
Peu caloriques et pauvres en graisses, les algues comestibles sont riches en sels minéraux, oligo-éléments (calcium, magnésium, potassium, phosphore, etc.), vitamines A, B, D et E, fibres, protéines, glucides. Quelques exemples : les algues brunes contiennent 5 fois plus de vitamine C qu’un kiwi, tandis que le wakamé ou la laitue de mer contiennent 3 fois plus de fer que le foie de veau.
Attention toutefois, elles sont tellement riches en iode qu’il ne faut pas trop en consommer non plus !
[1] https://www.eau-et-rivieres.org/la-saga-des-marees-vertes
[2] https://www.courrierinternational.com/article/vu-du-royaume-uni-les-algues-vertes-de-bretagne-et-le-sale-secret-de-l-agriculture-francaise_232845
[3] https://www.mdpi.com/2075-1729/11/2/91
[4] https://www.nature.com/articles/s41598-025-94312-7
[5]Tang M, Zhai L, Chen J, Wang F, Chen H, Wu W. The Antitumor Potential of λ-Carrageenan Oligosaccharides on Gastric Carcinoma by Immunomodulation. Nutrients. 2023 Apr 24;15(9):2044. doi: 10.3390/nu15092044. PMID: 37432179; PMCID: PMC10181092.
[6]Pradhan B, Bhuyan PP, Ki JS. Immunomodulatory, Antioxidant, Anticancer, and Pharmacokinetic Activity of Ulvan, a Seaweed-Derived Sulfated Polysaccharide: An Updated Comprehensive Review. Mar Drugs. 2023 May 16;21(5):300. doi: 10.3390/md21050300. PMID: 37233494; PMCID: PMC10223415.
[7] https://www.science.org/doi/10.1126/sciadv.adn6157
[8] https://france3-regions.franceinfo.fr/nouvelle-aquitaine/charente-maritime/la-rochelle/des-sucres-d-algues-contre-le-cancer-les-prometteuses-recherches-d-un-laboratoire-de-la-rochelle-2507979.html
[9] https://www.univ-rouen.fr/actualites/alga-biologics-une-start-up-pour-lutter-contre-le-cancer-pediatrique/