Si j’ai décidé de vous en parler, c’est parce que cette maladie est encore méconnue. On l’appelle la maladie de Biermer (du nom d’un médecin allemand du dix-neuvième siècle) ou l’anémie pernicieuse (nom plus souvent utilisé dans le monde anglophone). Vous n’avez jamais entendu parler ni de l’une ni de l’autre ? Alors cette lettre est faite pour vous !
Si je vous en parle, c’est parce que cette maladie, comme toutes les maladies auto-immunes, est en pleine explosion. Selon une étude réalisée conjointement par les hôpitaux universitaires de Reims et de Strasbourg, son incidence atteint 2 % chez les personnes de plus de 60 ans[1].
Si je vous en parle, c’est parce que la détection de cette maladie est longue et difficile. Les malades ignorent parfois pendant des années qu’ils en souffrent. Les médecins n’y pensent pas, parce que les symptomes sont diffus, et peuvent être confondus avec plein d’autres causes, j’y reviendrai en détail.
Et enfin, si je vous en parle, c’est parce qu’on sait très bien guérir cette maladie une fois qu’on l’a diagnostiquée. Ce serait quand même terrible d’en souffrir sans le savoir, alors que les traitements sont connus, sûrs et efficaces.
LA VITAMINE B12 -UNE VITAMINE SI MAL CONNUE ET SI IMPORTANTE
La maladie de Biermer a pour unique cause une déficience en vitamine B12.
Les vitamines, il y en a beaucoup, et on est souvent en carence de l’une ou de l’autre, me direz-vous. Alors pourquoi est-ce si grave ? Parce que la vitamine B12, une des vitamines que le corps humain ne peut pas synthétiser, est impliquée dans plusieurs processus métaboliques fondamentaux :
- Elle contribue à l’assimilation de l’acide folique (la vitamine B9)[2], nécessaire à la production de l’ADN. Elle est donc indispensable à tous les processus de division cellulaire.
- Elle a un rôle clé dans la synthèse des gaines de myélines qui protègent les nerfs et servent de neurotransmetteurs. Elle est donc essentielle au bon fonctionnement du cerveau,
- Et elle est indispensable à la formation des globules rouges, rien que ça.
D’où le second nom de cette maladie, l’anémie pernicieuse. Un déficit en vitamine B12 entraîne la formation de globules rouges de grande taille (on parle de macrocytose) qui remplissent mal leur fonction.
Si je résume, sans vitamine B12 notre sang s’appauvrit, notre cerveau dysfonctionne, le renouvellement de nos organes cale. Avec tout ça, oui, bien sûr la maladie de Biermer est une maladie mortelle. Sans traitement, la réduction du nombre de globules rouges est si forte que la mort survient en général entre 3 et 5 ans après l’apparition des premiers troubles graves, à savoir neurologiques.
DIFFERENTES CAUSES POSSIBLES
La vitamine B12 est un hote tellement important pour notre corps que celui-ci fabrique TROIS protéines spécifiquement pour la conduire depuis son ingestion dans notre bouche jusqu’à son absorption dans notre sang. D’abord nos glandes salivaires sécrètent l’haptocorrine, qui se lie à la vitamine B12 pour la protéger de l’acidité gastrique pendant sa traversée de l’estomac. Une fois dans l’intestin, les enzymes pancréatiques dissolvent l’haptocorrine et la vitamine B12 se lie alors à une autre protéine appelée facteur intrinsèque. L’ensemble est absorbé par les parois de l’intestin. Une nouvelle dissociation a lieu, puis la vitamine B12 se lie à une troisième protéine, la transcobalamine II, et c’est cet ensemble qui entre dans le sang, puis le foie.
Il peut donc y avoir beaucoup de cas différents conduisant à une baisse de la teneur en vitamine B12 dans notre organisme.
- La cause la plus fréquente est auto-immune. Le système immunitaire attaque par erreur les cellules pariétales de l’estomac, responsables de la production du facteur intrinsèque. La vitamine B12 est en grande partie éliminée par le transit intestinal. C’est typiquement les cas où la maladie peut rester indétectée pendant des années.
- Autre situation liée à un déficit de production du facteur intrinsèque, les personnes ayant subi une chirurgie destinée à réduire l’obésité, ou souffrant de troubles gastro-intestinaux chroniques tels que la maladie de Crohn, la maladie cœliaque ou la gastrite atrophique. Ces sujets vont présenter des lésions de la paroi de l’intestin, et donc également souffrir d’une mauvaise absorption de la vitamine B12.
- Certains médicaments peuvent interférer avec l’absorption de la vitamine B12. Par exemple, les inhibiteurs de la pompe à protons (IPP) et les anti-H2, souvent prescrits pour les aigreurs d’estomac, peuvent réduire l’acidité gastrique et altérer la libération de la vitamine B12 contenue dans les aliments. L’utilisation prolongée de ces médicaments peut entraîner une carence souvent insidieuse en vitamine B12.
- Bien sûr, si on n’absorbe pas assez de vitamine B12 en premier lieu on peut aussi avoir un déficit par manque d’apport. Cette vitamine est naturellement présente notamment dans les viandes (notamment les abats), les poissons, les œufs et les produits laitiers[3]. En conséquence, les personnes qui suivent un régime végétarien ou végétalien strict peuvent ne pas en consommer suffisamment.
- Enfin, les personnes âgées présentent un risque accru de développer une anémie pernicieuse en raison d’une diminution de la production d’acide gastrique, nécessaire à l’absorption de la vitamine B12. Qui plus est, le vieillissement diminue globalement la capacité de l’organisme à absorber les nutriments contenus dans les aliments comme la vitamine B12.
UNE MALADIE DONT ON PEUT SOUFFRIR DES ANNÉES SANS S’EN RENDRE COMPTE
Il est très difficile de diagnostiquer la maladie de Biermer pour trois raisons.
- Les personnes atteintes d’anémie pernicieuse présentent des symptômes caractéristiques d’un état de faiblesse ou de fatigue générale : pâleur, étourdissements, essoufflement. D’autres causes plus communes sont souvent considérées par erreur (manque de fer, autres carences, etc.).
- Le début de la maladie est très lent et progressif. Ceux qui en souffrent s’habituent à vivre avec une anémie chronique et ne réalisent donc pas forcément les effets de la maladie, parfois décelables seulement après plus de dix ans[4].
- Le diagnostic de la maladie de Biermer est difficile, puisque dans de nombreux cas c’est en fait la perte de capacité de métabolisation de la vitamine B12 qui est en cause (la capacité de notre corps à utiliser cette vitamine). Le diagnostic nécessite donc des tests complexes et coûteux, que les médecins ne pensent pas forcément à faire.
DES CONSEQUENCES CATASTROPHIQUES, DE DEUX ORDRES
Inutile de vous dire qu’un déficit chronique en globules rouges a de graves conséquences. Le sang transporte moins efficacement l’oxygène, ce qui entraîne une fatigue et une faiblesse générale. Le manque de globules rouges peut entraîner des étourdissements et des évanouissements. Tous les tissus et organes souffrent d’un manque d’oxygénation, ce qui réduit leur efficacité et favorise leur vieillissement.
Mais les impacts sur le plan neurologique, à plus long terme, sont tout à fait tragiques (et ce sont eux en général qui provoquent une recherche de diagnostic). Car tout le système nerveux est progressivement atteint.
- La maladie de Biermer provoque dans un premier temps des troubles sensitifs : paresthésies (perte des sensations du toucher) au niveau des doigts et des orteils, perte d’orientation, sensations de picotements ;
- suivent, mais très lentement, des troubles moteurs, engourdissements ou rigidité des membres inférieurs qui peuvent aller jusqu’à provoquer des difficultés à marcher :
- lorsque la maladie progresse encore, elle provoque des problèmes de mémoire, un déclin cognitif, des formes de paranoïa et de confusion.
La bonne nouvelle, je vous l’ai dit, c’est qu’une fois que cette maladie est diagnostiquée, elle est facile à traiter. Il suffit de rajouter de la vitamine B12 au bon endroit en bonne quantité !
TRAITEMENTS : DE LA VITAMINE B12, A HAUTE DOSE
Dès les années 1920, on a commencé à donner aux personnes souffrant d’anémie pernicieuse des extraits de foie. Les médecins George Minot, William Perry Murphy et George Whipple remportent en 1934 le prix nobel de médecine pour cette première découverte quasiment empirique. Mais ce n’est qu’au cours de la deuxième moitié du vingtième siècle que les conditions de la métabolisation de la vitamine B12, et notamment l’importance du facteur intrinséque ont été comprises.
Dès lors la solution est assez simple : injecter de la vitamine B12 directement dans notre sang. Les patients commencent en général par recevoir une injection par semaine, puis passent à un rythme mensuel. En quelques semaines les symptômes anémiques disparaissent. Quant aux symptômes neurologiques, tout dépend du stade auquel la maladie est traitée. L’amélioration est souvent lente et partielle.
L’apport en vitamine B12 peut parfois se faire sous la forme de compléments oraux, lorsque le facteur intrinsèque est encore fonctionnel, ou lorsque la maladie résulte d’un déficit d’apport en vitamine B12 (régimes alimentaires).
EN FRANCE DES RECOMMANDATIONS CLAIRES POUR LES PERSONNES ÂGÉES
En France, le Ministère de la Santé recommande une complémentation aux personnes suivant un régime végétarien ou flexitarien, MAIS AUSSI à toutes les personnes à partir de 50 ans[5].
« Selon l’Observatoire national des alimentations végétales les personnes âgées (ou celles souffrant de maladie de Biermer) les adultes devraient ingérer au moins 150 à 200 microgrammes de vitamine B12 par jour »[6].
Pour vous donner une idée, une portion de 100 grammes de foie de veau en contient 60. A moins d’être fan des rognons, il peut donc être utile de songer à un complément régulièrement !
Le SPIS (Service Public d’Information en Santé) donne cet avis :
« Les personnes âgées ont également intérêt à recourir à cette supplémentation. En effet, les insuffisances d’apport en vitamine B12 sont souvent sous-estimées chez elles, en particulier chez celles qui mangent peu de viande, de poisson ou de produits laitiers pour des raisons économiques. »
Et ce d’autant qu’il n’y a pas de risque de toxicité avec la vitamine B12. Quand on en consomme plus, notre corps l’absorbe moins.
Et je termine avec ce conseil pratique : parmi les formes de vitamine B12 proposées dans les compléments alimentaires, la cyanocobalamine est la plus stable et la moins chère.
Prenez soin de vous,
Votre correspondant, Léopold Boileau
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Sources :
[1] https://www.jle.com/fr/revues/met/e-docs/maladie_de_biermer_de_la_physiopathologie_a_la_clinique_292184/article.phtml#:~:text=Sa%20pr%C3%A9valence%20est%20de%200,Biermer%20est%20une%20grande%20simulatrice.
[2] https://www.anses.fr/fr/content/tout-savoir-sur-la-vitamine-b9#:~:text=La%20vitamine%20B9%20(ou%20acide,trop%20faible%20ou%20trop%20%C3%A9lev%C3%A9.
[3] https://ods.od.nih.gov/factsheets/VitaminB12-HealthProfessional/
[4] https://sci-hub.se/10.1056/NEJM199711133372007
[5] https://onav.fr/position-de-lonav-relative-a-la-complementation-en-vitamine-b12-chez-les-personnes-ayant-une-alimentation-flexitarienne-vegetarienne-et-vegane/
[6] https://www.sante.fr/decryptage/nos-reponses/doit-prendre-des-complements-de-vitamine-b12-lorsquon-est-flexitarien#author-infos